Revenir à Ernaux

Lecture · 26 août 2026 · 4 min

Revenir à Ernaux

Son écriture blanche pour les jours sans couleur

Il y a des auteurs pour chaque saison. Des lectures d’été, légères, qu’on oublie sur le sable. Et puis il y a les autres. Celles qui demandent le silence, un décor débarrassé du superflu.

Cet hiver, je suis revenue à Annie Ernaux. Le parquet est froid sous les pieds nus, même avec le chauffage central qui siffle doucement. Dehors, les branches des platanes sont des traits d’encre sur un ciel blanc. Il n’y a plus rien pour distraire le regard. C’est le moment.

La ligne claire

On parle de son « écriture plate ». Le mot est juste, mais il peut tromper. Ce n’est pas une écriture sans relief, c’est une écriture sans fioritures. Elle ne cherche pas à séduire. Elle pose les faits, les mots, les gestes, avec la précision d’un constat. Cette absence d'artifice me rappelle la discipline du studio de danse : le geste juste est celui qui atteint son but sans emphase. Le reste n'est que distraction.

Le son sec d’une page qu’on tourne dans l’appartement vide répond à cette prose. C’est une ligne claire, comme un dessin d’Hergé. L’émotion n’est pas dans la phrase, elle est dans l’espace que la phrase laisse autour d’elle. Certains paragraphes obligent à lever les yeux du livre. À regarder le ciel gris par la fenêtre, le temps de reprendre son souffle. Ce n’est pas de la tristesse. C’est une reconnaissance. Comme si quelqu’un avait enfin mis les mots exacts sur une sensation diffuse, une gêne ancienne, une couleur oubliée.

La table de l’enfance

Elle écrit la distance. Celle qui se creuse entre celle qu’on était et celle qu’on devient. Entre le monde des parents et celui qu’on habite. Je lis des pages sur la honte sociale, sur les manières à table, sur les mots qu’il ne fallait pas dire. Ça sent la soupe de légumes un peu trop cuite, une odeur de chez nous. On n’échappe jamais tout à fait à la table de son enfance.

Ses livres me rappellent que changer de monde, c’est d’abord apprendre une nouvelle langue. Et se sentir un peu étrangère dans les deux. La sienne, qu’on a quittée. Et celle des autres, qu’on ne maîtrisera jamais sans un reste d’accent. Une façon de tenir sa fourchette. Un silence au mauvais moment. Je me souviens de la gêne, en arrivant à Paris, quand j'ai compris que notre mot pour le dîner était celui du déjeuner ici. Des riens qui vous signent. Ernaux catalogue ces riens avec une patience d’entomologiste.

Les objets et les jours

Chez elle, un vêtement, un meuble en formica, une chanson à la radio ne sont pas un décor. Ce sont des fossiles. Ils contiennent une époque, un désir, une classe sociale. L'écriture d'Ernaux est une archéologie du quotidien. Elle ne dit pas « les temps ont changé », elle pose sur la table une boîte de biscuits qui n'existe plus et le silence se fait.

Cela me fait regarder différemment les objets qui m'entourent. Le samovar de cuivre hérité de ma grand-mère n'est pas seulement un objet décoratif. C'est le poids des hivers passés là-bas, le son des conversations en voix basse, l'odeur du thé fort qui infusait pendant des heures. Un objet-témoin, qui n'a pas besoin de légende.

Ce que le corps sait

Avant d’être des souvenirs, les choses sont des sensations. Ernaux écrit le corps sans jamais le flatter. Le corps de l’adolescente qui attend, le corps qui désire, celui qui a mal, celui qui vieillit. Un corps qui n’est pas un objet poétique. Juste un corps, avec son poids, ses fluides, sa vérité.

Le grand miroir du studio de danse était un juge impartial. Il ne reflétait pas nos efforts ou nos intentions, seulement la ligne, l'angle, l'erreur. L'écriture d'Ernaux est ce miroir. Elle ne dit pas la honte, elle montre le geste qui la trahit, la jupe qu'on tire, le regard qu'on baisse. C’est le même constat brutal et nécessaire.

Je retiens une phrase, lue dans Mémoire de fille : « Cette fille, celle de 58, ce n’est pas moi mais c’est en moi qu’elle est. » Tout est là. Cette étrangère qu’on a été et qui nous habite encore, silencieuse.

Une forme de pudeur

Finalement, cette écriture blanche est peut-être la plus grande des pudeurs. Ne pas enjoliver la douleur, ne pas poétiser l’humiliation. Juste dire. Comme le faisait ma bunica, qui ne parlait jamais de ses peines. Elle se contentait de tricoter plus vite, ou de préparer un thé à la menthe poivrée dont l’odeur montait jusqu’à ma chambre. Le parfum disait tout.

Ernaux ne dit pas « j’ai souffert ». Elle décrit la scène, minute par minute. Et c’est au lecteur de sentir le froid entrer dans la pièce.

Le livre est refermé sur la table basse. Volodia, le siamois, vient s’étirer à côté, indifférent. La poussière danse dans un rayon de soleil oblique. Dehors, la journée s’achève déjà. Il n’y a plus rien à ajouter.

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