
Carnet · 19 juillet 2026 · 3 min
Volodia ne m'aime pas
Deux chats, deux caractères, une maison
C'est un fait, pas une plainte. Volodia ne m'aime pas. Il a décidé que j'étais un meuble. Un meuble un peu bruyant, qui se déplace et qui, parfois, remplit sa gamelle. Il me tolère, au mieux. Une concession qu'il fait à la vie domestique.
Le matin, le parquet craque sous mes pas et c'est souvent le seul bruit dans l'appartement. Mila, petite tache d'ombre furtive, s'est déjà réfugiée sous un fauteuil. Elle attend de voir comment la journée se dessine. Volodia, lui, ne bouge pas. Il reste une statue de sel au milieu du tapis, me suivant d'un regard bleu qui ne cille jamais. Le message est clair : je dérange son silence.
Avec le froid, le radiateur en fonte du salon est devenu le trône. Volodia y règne, étalé de tout son long, absorbant la chaleur avec une concentration d'ascète. Ça sent la poussière un peu chaude, une odeur d'hiver immobile. Mila s'installe à distance respectueuse, sur un coin de tapis, attendant que le tyran s'absente pour boire ou dédaigner ses croquettes. Elle n'essaie jamais de prendre la place. Elle sait.
Le silence de Volodia n'est pas une absence de bruit. C'est une présence. Il absorbe les sons de l'appartement : le réfrigérateur qui ronronne, une sirène lointaine qui passe dans la rue, le goutte-à-goutte du robinet de la cuisine que je n'ai toujours pas fait réparer. Lui est le point zéro, le centre de gravité acoustique. Mila, elle, est le contrepoint. Un frôlement, un minuscule choc quand elle saute du fauteuil, le crissement presque inaudible de ses griffes sur le sisal. Elle est la ponctuation discrète de la maison.
Il y a ce coussin en velours vert, usé par le soleil près de la fenêtre. Sa place. Si j'ai le malheur de m'y asseoir, il ne dit rien. Il s'assied en face de moi et me regarde fixement, sans un miaulement. Juste ce regard qui contient tout le mépris du monde, jusqu'à ce que je cède et me lève. Le velours est doux, presque parti par endroits. Il s'y installe alors avec un soupir d'agacement, comme si j'avais sali son bien.

J'ai essayé, au début. De tendre la main, paume vers le ciel, dans un geste que les livres disent apaisant. La première fois, il l'a reniflée avec la curiosité d'un expert en explosifs, puis s'est détourné. La seconde fois, il a aplati les oreilles et un feulement bref, sec comme une branche morte, a mis fin à la tentative. Je n'ai pas insisté. On ne force pas une porte blindée.
Parfois, un miracle. Le soir, alors que je lis, il se frotte à ma cheville. Une fois, deux fois. Un grondement sourd monte de sa poitrine, une vibration qui se transmet au plancher. Je n'ose pas bouger. Je me dis que peut-être, ce soir, quelque chose a changé. Puis je lève les yeux. La gamelle est vide. L'échange était purement transactionnel.
Mila, elle, ne demande rien. Elle a colonisé un de mes foulards de soie, oublié sur une chaise. Un carré bleu nuit avec des motifs dorés, hérité de ma grand-mère. Elle ne le pétrit pas, ne le griffe pas. Elle s'y enroule, et sa fourrure noire se fond presque dans le tissu. C'est son île. Parfois, quand je rentre tard, je la trouve endormie sur mon oreiller. Elle se lève sans un bruit dès que la clé tourne dans la serrure, mais la chaleur de son corps est encore là, une empreinte tiède sur la taie. Elle vient respirer mon absence, je crois.
Ce soir, la lumière du lampadaire dessine de longues ombres sur les murs. Volodia dort sur son coussin, une boule de poils blancs et gris au milieu du velours. Il a l'air d'un prince déchu, paisible. Je le regarde dormir. Demain, il feindra encore de ne pas me voir. Et tout sera à sa place.