Quand le maquillage est enlevé, on la devine à peine. Une fine ligne blanche, presque polie, qui suit la courbe de mon arcade sourcilière droite. Elle ne se voit qu’à la lumière du matin, ou si l’on me regarde de très près. Elle a un nom. Volk. Loup, en russe.\n\nJ’avais douze ans. C’était un de ces hivers où le froid ne s’amuse pas. Le froid qui mord la peau sous le tissu du pantalon, qui pique le bout du nez jusqu’à ne plus le sentir. La lumière était blanche et basse, comme toujours dans les après-midis de janvier, là-bas. L’air sentait le bois gelé et la promesse de plus de neige.\n\nL’écurie était une pénombre chaude qui sentait la paille, le cuir et la présence lourde des bêtes. Le silence n’était rompu que par le bruit d’un sabot frappant le sol en béton ou le froissement d’une botte de foin. Volk était dans son box, immense. Une masse noire, presque sans reflets, dont le souffle dessinait des nuages épais dans l’air glacial de la cour.\n\n
\n\nJe me souviens du rituel avant de le seller. Le contact rêche de l’étrille sur sa robe, la poussière qui volait dans les rares rayons de lumière obliques. Sa peau frémissait sous la brosse. Il sentait la paille et une puissance contenue. Son odeur animale fumait sous le frottement. J’ai posé la selle sur son dos, j’ai tiré sur la sangle en retenant ma respiration. Le cuir froid craquait sous mes doigts.\n\nEn selle, le monde changeait de hauteur. Tout paraissait plus simple, plus silencieux. Nous avons longé le bois de bouleaux, dont les troncs nus ressemblaient à des os dans la lumière grise. Le seul bruit était le craquement sourd des sabots de Volk sur la terre durcie par le gel. Nous avancions dans ce paysage immobile, deux silhouettes sombres sur une page blanche.\n\nJe ne me souviens pas de la raison. Un oiseau qui s’envole trop vite d’un buisson, une plaque de glace cachée sous un peu de neige poudreuse. Quelque chose a fait tressaillir la montagne de muscles sous moi. Le ciel a tourné. La terre est venue vite, sans un bruit.\n\n
\n\nJe suis restée un instant sans bouger, le souffle coupé. Le froid du sol remontait à travers mon manteau. Volk était à quelques mètres, immobile. Il me regardait de son grand œil liquide, l’air presque interrogateur. De la buée sortait de ses naseaux par saccades, comme des soupirs.\n\nIl n’y avait personne pour voir. Je ne crois pas avoir pleuré. Je me suis relevée, j’ai tapoté la neige de mon pantalon. Une chaleur a coulé sur ma joue. J’ai essuyé avec le dos de mon gant en cuir. Le cuir est devenu sombre, presque noir. J’ai attrapé les rênes, qui traînaient sur le sol. Le retour s’est fait à pied, côte à côte. Le silence entre nous n’était brisé que par le bruit de nos pas, les miens légers, les siens lourds et réguliers.\n\nParfois, la nuit, quand je ne dors pas, mon doigt retrouve le chemin de cette ligne. Elle ne fait pas mal. Elle est juste là. La mémoire tranquille d’un cheval noir dans la neige.