Lecture · 13 avril 2026 · 2 min

Revenir à Annie Ernaux un hiver

J'ai relu La Place la semaine dernière. Je ne cherchais pas à la relire. Elle est simplement tombée de l'étagère quand je cherchais autre chose — un geste domestique banal qui a décidé de ma soirée.

Je l'avais lue à dix-neuf ans, dans ma première chambre à Paris. Une chambre de bonne rue des Saints-Pères, avec un évier dans le coin et une fenêtre haute par laquelle je voyais les pieds des passants. J'avais lu La Place en une nuit, sans bien comprendre. J'avais noté trois phrases dans un carnet que j'ai perdu depuis. Je me souviens qu'elles m'avaient fait mal sans que je sache de quoi il s'agissait.

Dix ans plus tard, je comprends.

Ce qu'Ernaux fait n'est pas écrire la mort de son père — c'est écrire la distance qui l'a séparée de lui quand elle est devenue quelqu'un qu'il ne comprenait plus. C'est cette distance-là que je n'avais pas reconnue à dix-neuf ans. Je l'ai reconnue cette semaine, assise par terre dans mon salon, à onze heures du soir, un thé froid à côté de moi.

Je n'en dirai pas plus sur pourquoi.

Ce qui me fascine chez Ernaux, c'est cette décision prise de refuser la littérature tout en faisant de la plus haute. Elle écrit comme on classe des papiers. Elle note ce qu'elle voit, ce qu'elle entend, ce qu'elle a oublié aussi. L'écriture plate, elle l'appelle. Ce n'est pas plat. C'est propre. Il y a une différence.

J'ai recopié, hier, dans un carnet :

« Pendant qu'il me parlait, je n'écoutais pas ce qu'il disait. Je regardais ses lèvres et je me disais qu'il mourrait. »

Il fait zéro dehors. Je n'ai pas ouvert les rideaux aujourd'hui. Volodia dort, Mila regarde par la fenêtre un pigeon qu'elle ne pourra pas attraper. J'ai repensé à ma mère qui jouait Rachmaninov le dimanche matin et qui insistait pour que je ne fasse pas de bruit avant dix heures.

Ernaux m'a fait entrer dans ce souvenir-là. Je ne crois pas que c'était son intention. Les livres travaillent sans nous.

Je vais la relire encore. Les Années cette fois. Puis Passion simple, qui m'avait choquée adolescente. On verra si elle me choque à vingt-huit ans, ou si elle me réconcilie avec ce que j'ai été.

Probablement la deuxième option. Les livres qui restent sont ceux qui vieillissent avec nous.

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