Lettre à ma mère, un hiver

Correspondance · 19 juillet 2026 · 2 min

Lettre à ma mère, un hiver

À celle qui n'est plus là, ce que je n'ai pas dit

Maman,\n\nLa ville est grise cet après-midi. Le ciel a la couleur de l'étain poli, et une fine buée recouvre le bas des fenêtres. Le radiateur en fonte sous le rebord de la fenêtre émet des clics métalliques à intervalles réguliers. C'est un bruit sec, presque réconfortant dans le silence de l'appartement.\n\nJ'ai regardé mes mains, tout à l'heure. Je venais de me servir un thé, et je les ai vues posées sur la table, de chaque côté de la tasse. Les doigts sont longs, le dessin des jointures est un peu sec. Ce sont les tiennes. Je ne l'avais jamais remarqué avec cette netteté. C’est une chose étrange, de se découvrir un héritage dans sa propre chair, dix ans après.\n\n

\n\nLes tiennes dansaient sur le clavier du vieux piano droit, là-bas. Je revois la pression de tes doigts sur les touches jaunies, j'entends le son un peu étouffé de l'instrument. Tu déchiffrais sans fin des morceaux de Satie. Le son passait sous la porte du salon. À l'époque, ce n'était qu'un bruit de fond. Le parfum de la cire chaude sur le parquet se mêlait à celui, plus acide, des partitions anciennes.\n\nMes mains à moi ne savent rien faire de tout ça. Elles restent immobiles pendant des heures sous la lumière des projecteurs. On me demande de tenir un sac, de remonter une mèche de cheveux, de ne pas bouger. C'est un métier. Parfois, entre deux prises, je les regarde et je pense à la force qu'il fallait dans les tiennes pour faire chanter ce piano fatigué.\n\nJe n'ai jamais su te dire que j'admirais cette discipline. L'obstination silencieuse, chaque jour, que je prenais pour de la distance. Je croyais que la musique te prenait toute ton attention. Je comprends seulement maintenant que c'était ta façon de rester droite. On a chacune nos méthodes, je suppose. La mienne est moins gracieuse.\n\nJe me souviens aussi de la façon dont tu tenais ta tasse de tisane, le soir. L'auriculaire légèrement décollé, pas par préciosité, mais par habitude de pianiste. Je me suis surprise à faire le même geste l'autre jour. Laurent, mon agent, m'a regardée bizarrement. Je n'ai rien dit.\n\nVolodia dort sur le tapis, mais Mila est venue se frotter contre ma jambe. Elle sent le froid quand je la caresse. Dehors, les silhouettes des cheminées se découpent sur un ciel qui s'assombrit déjà. Il n'est même pas cinq heures.\n\nLa nuit tombe tôt, ici.

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