
Lecture · 19 juillet 2026 · 3 min
Cioran, le matin
Un café sans sucre, un livre sans illusions
Cinq heures de sommeil, pas une de plus. Le parquet a protesté sous mes pieds quand je me suis levée. Dehors, le ciel de la ville n'avait pas encore de couleur. Volodia, en boule sur le tapis, n'a même pas ouvert un œil. C'est dans ce silence que je l'ai retrouvé, posé sur la table basse : un petit livre noir, format de poche, aux pages usées.
Un café sans sucre
On me demande parfois comment je peux commencer une journée avec Cioran. Les gens s'attendent à des lectures lumineuses, des essais sur l'art de vivre. Ils s'imaginent sans doute que je bois du thé vert en lisant des poèmes sur des cerisiers en fleurs.
Mon café est sans sucre, comme d'habitude. Je n'ai pas de machine compliquée. Juste une cafetière italienne en aluminium qui griffe un peu la plaque de cuisson. Le bruit qu'elle fait quand l'eau remonte, cette sorte de sifflement étranglé, c'est le premier son de la journée. Avant les voitures, avant les voisins. L'amertume du robusta me réveille mieux que n'importe quelle pensée positive. Celle de ses aphorismes aussi.
Lire Cioran au lever du jour, surtout après une nuit trop courte, n'a rien d'un exercice de masochisme. C'est une forme de politesse. Une façon de regarder la fatigue en face, sans chercher à la noyer sous des injonctions au bonheur. Il y a une reconnaissance à lire quelqu'un qui a si bien su mettre des mots sur ces états où le corps est las mais l'esprit, trop affûté, refuse de se rendre. Que d'événements dans une seule nuit d'insomnie.
Il y a dans son français une tension, un accent que je reconnais. Une façon d'aller droit au but, sans les arrondis d'une langue tout à fait maternelle. C'est une prose d'apatride, sèche et précise comme un coup de fouet. Elle me rappelle non pas la littérature, mais la conversation des hommes de la génération de mon grand-père. Des hommes qui avaient vu assez de choses pour se méfier des belles phrases. Leurs mots étaient des outils, pas des ornements. Cioran écrit comme ils parlaient : avec la certitude que le pire est toujours possible, et que le dire simplement est la seule élégance qui reste.

L'élégance du pessimisme
Ses phrases sont des vaccins contre la mièvrerie. Elles n'essaient pas de vous vendre un monde meilleur, une version optimisée de vous-même. Elles se contentent de constater. Et dans ce constat, il y a une libération. Personne ne vous demande d'être heureux. Personne ne vous somme de « voir le bon côté des choses ». On vous autorise à trouver l'existence simplement absurde, surtout à six heures du matin.
Le papier buvard de mon édition a une douceur particulière sous les doigts. Je relis une phrase, deux fois. N'avoir rien fait et mourir d'épuisement. Un sourire. C'est cela. Cette fatigue qui ne vient d'aucun effort, sinon celui d'être. Ce n'est pas déprimant, c'est juste. C'est un signe de tête échangé avec un complice dans une soirée où l'on s'ennuie.
Je tourne une page. Le papier est si fin qu'on devine les lettres du verso. Une autre phrase, soulignée au crayon il y a des années : L'espoir est la forme normale du délire. Je regarde par la fenêtre. Une voisine sort son chien, un livreur dépose un colis. Des gestes simples, des rituels qui supposent un lendemain. Le délire ordinaire. Cioran ne le juge pas, il le nomme. Et le nommer, c'est le tenir à distance, ne pas en être dupe le temps d'un café.
La lumière a tourné. Elle est devenue blanche, presque crue sur les moulures du plafond. Les premiers bruits de la ville montent de la rue, d'abord étouffés, puis plus nets. Le charme est rompu. Je ferme le livre. La journée peut commencer, avec un peu moins d'illusions.