
Carnet · 19 juillet 2026 · 3 min
Trois points
Sur un tatouage, et le droit de se taire
La question arrive toujours au moment où on s’y attend le moins. Pendant un essayage, quand une styliste retrousse ma manche pour ajuster un bracelet en argent. Au comptoir d’un café, en tendant ma carte de crédit. Parfois, c’est un ami d’un ami, dans la lumière tamisée d’un dîner, qui pose la question sans y penser. La main de l’autre frôle la mienne, son regard s’arrête sur l’intérieur de mon poignet gauche.
« Oh, c’est discret. Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Je souris. Je réponds toujours par une phrase polie et vague, une pirouette apprise il y a longtemps. « C’est une longue histoire. » Ou bien : « C’est personnel. » La plupart des gens comprennent. Certains insistent un peu, par curiosité bienveillante. Ils voudraient une clé, une anecdote. Un début, un milieu, une fin.

Ce sont trois points noirs, à l’encre. Discrets, presque effacés par les années. Je me souviens du bourdonnement de l’aiguille, bref et précis, comme une piqûre d’insecte. L’odeur de l’antiseptique, froide et propre, mêlée à celle du cuir usé du fauteuil. Le silence concentré du tatoueur. C’était il y a une autre vie, presque. La décision avait été prise sans en parler à personne. Un matin, en me levant, je savais que je devais le faire. C’est tout.
Mon métier consiste à me montrer. Mon visage est sur des affiches, mon nom dans des magazines. On connaît la couleur de mes yeux, la longueur de mes cheveux, la forme de mes mains. Je donne beaucoup. Je choisis ce que je donne. Ce centimètre carré de peau est peut-être une protestation silencieuse. Un rappel que tout n’est pas à vendre, ni même à raconter. Un territoire minuscule qui n’appartient qu’à moi.
Bunica a des silences bien plus profonds que les miens. Ses mains, posées sur la toile cirée de la cuisine, portent des histoires que je ne connaîtrai jamais. Elle n’a jamais parlé de la guerre, ni de la faim, ni de ceux qui sont partis. On le sait, c’est tout. On le sent dans la façon dont elle coupe le pain, une tranche épaisse et parfaite, sans jamais regarder la lame. Ou dans sa manière de polir le vieux samovar de cuivre qui ne sert plus, un geste lent, circulaire, qui semble effacer le temps plus que le ternissement. Son appartement sent le tilleul séché, la cire d’abeille et un peu la naphtaline des armoires où dorment les foulards de soie.
Parfois, quand je ne trouve pas le sommeil, je passe mon pouce sur les trois points. La peau est à peine différente, un peu plus dense sous la pulpe du doigt. Volodia vient se coucher contre moi, son ronronnement est une petite mécanique chaude dans la nuit. Je sens le poids rassurant de ses pattes sur le drap. Il se fiche de ce que les points veulent dire. Il sait seulement que cette main peut le caresser.
On me demande une signification. Je pourrais dire : une promesse, un souvenir, un adieu. Ce serait vrai, et ce serait faux. Une promesse faite à moi seule et que je pourrais briser. Un souvenir qui n'a pas d'image, juste un poids. Un adieu à une personne que j'étais et qui me ressemble encore. La vérité, c’est que je n’ai pas les mots. Ou que les mots abîmeraient la chose.
Ce sont des points de suspension. Rien de plus.