
Lecture · 23 juillet 2026 · 4 min
Toujours deux fois
Tarkovski, Le Miroir, et ce qui ne s'explique pas
Je ne le fais qu'une ou deux fois par an. C'est une séance silencieuse, qui demande une soirée sans appel, sans message, sans rien qui attende. Juste la nuit de la ville, dehors, et le faible ronronnement du projecteur. Volodia, sur le velours du canapé, ne lève même plus une oreille. Il connaît la procédure. Il sait que pendant les trois prochaines heures, je ne serai plus tout à fait là.
La première vision du Miroir est un abandon. Il faut accepter de ne pas comprendre, de ne pas chercher à lier les scènes entre elles. C'est un courant d'images qui emporte. Des visages, de la boue, du lait qui se renverse, une chevelure en feu. L'eau est partout. Elle suinte des murs, tombe en pluie fine sur des fougères, stagne dans une flaque où se reflète le ciel. Le son de cette pluie, dans le film, semble continuer celui qui frappe parfois mes fenêtres. C'est une humidité qui traverse l'écran.
Et puis il y a la mère. Ou les mères. La même actrice, Margarita Terekhova, pour la mère et pour la femme. Je ne sais pas si c'est cette double présence qui me trouble à ce point. Ma mère était pianiste. Elle n'est plus là. Elle n'avait pas le visage de Terekhova, mais elle avait sa façon de pencher la tête en écoutant, une tension dans la nuque que je reconnais. Le film ne montre pas de piano, mais il y a la musique de Bach, et dans les silences, j'entends l'écho des touches sous ses doigts. Je revois l'ivoire un peu jauni de son instrument, froid au toucher, même en plein été. Tarkovski filme les mains de la mère qui lave ses cheveux, et pendant une seconde, ce ne sont plus les siennes, mais celles que j'ai connues.

Une scène, en particulier, échappe à tout. La mère est allongée sur un lit. Lentement, sans bruit, sans explication, elle lévite à quelques centimètres du matelas. Ce n'est pas un effet spécial spectaculaire. C'est un glissement, une défiance douce aux lois de la physique. La caméra s'attarde sur son visage apaisé, sur la poussière qui danse dans le rai de lumière venu de la fenêtre. On ne sait pas si c'est un rêve, un souvenir, un fantasme. Ce n'est rien de tout ça. C'est juste une image qui dit : voilà ce qui peut arriver. Le monde n'est pas obligé de tenir ses promesses de logique.
La voix du père, le poète Arseni Tarkovski, lit ses propres poèmes. Une voix grave, qui semble venir de loin, d'avant la naissance. Elle parle d'immortalité, de rendez-vous manqués. Elle ne commente pas les images, elle flotte à côté. Je ferme parfois les yeux pour mieux l'entendre. Ce n'est pas une bande-son, c'est une respiration. Le crépitement du feu n'accompagne pas l'image du feu, il est le feu. Le vent dans les herbes n'est pas un effet, c'est le souffle du paysage. Chez nous, le silence n'était jamais vide non plus. Il était fait du craquement des planchers, du bourdonnement d'une mouche contre une vitre, du sifflement lointain d'un train. Tarkovski n'a pas enregistré mes souvenirs, il a enregistré le silence qui les contenait.
Quand le film se termine, je ne bouge pas. Je laisse le générique défiler jusqu'au bout, jusqu'à l'écran noir. La première fois, c'est pour recevoir. La deuxième, c'est pour vérifier. Je rembobine et je relance. La deuxième vision est différente. Les images sont les mêmes, mais elles ne frappent plus au même endroit. Le choc est passé. Maintenant, je peux voir les détails. La texture d'une tenture, le grain de la peau d'un enfant, la buée sur une vitre. Ce n'est pas de l'analyse. C'est une façon de revenir sur les lieux d'un rêve pour s'assurer qu'on n'a pas tout inventé.

Quelque chose dans la maison de campagne du film, la datcha, me ramène là-bas. Pas dans les détails — nous n'avions pas de maison comme celle-là — mais dans la sensation. Cette odeur de bois mouillé après l'orage, la lumière verte qui filtre à travers les feuilles des bouleaux, la présence silencieuse de la forêt tout autour. C'est une atmosphère qui déclenche un sentiment pour lequel nous avons un mot, dor. Une sorte de nostalgie sans objet précis. Ce n'est pas la nostalgie d'un lieu, mais d'une matière. La rugosité de la toile de jute sur une table, le froid du métal d'un loquet de porte, le goût légèrement ferreux de l'eau puisée au seau. Le film ne raconte pas ma mémoire, mais il en utilise la grammaire.
L'écran redevient noir, pour la deuxième fois. Cette fois, le silence dans l'appartement est différent. Il n'est plus vide, il est habité par ce que je viens de voir. Volodia s'étire, plante ses griffes dans le canapé avec un bruit sec. La séance est terminée. Je n'ai pas « compris » le film, pas plus que la dernière fois. J'ai juste regardé, deux fois. Et c'est tout ce qu'il y a à faire.