
Lecture · 1 juillet 2026 · 3 min
Relire Tsvetaïeva en mars
Trois poèmes, des marges noircies
Il y a une lumière particulière en mars. Elle n’a pas la blancheur dure de l’hiver ni la saturation de l’été. C’est une lumière qui se cherche, qui pose de longues bandes obliques sur le parquet et révèle la poussière en suspension. C’est dans cette lumière que je ressors Tsvetaïeva.
Le livre est une édition de poche usée, presque fragile. La couverture est cornée, le dos cassé en plusieurs endroits. Je l’ai acheté il y a dix ans, peut-être plus. Les marges sont pleines de mon écriture d’alors, des traits de crayon nerveux et des commentaires que je ne comprends plus tout à fait. « Intensité », « rupture », « le corps ». Quelle étrangère a bien pu écrire ça ? L’odeur du papier a pris une note un peu sèche, un peu acide. C’est l’odeur des choses qu’on garde.
L’heure où l’on ne dort plus
Je reviens toujours aux poèmes de l’Insomnie. La nuit, le silence de l’appartement est différent. Ce n’est pas une absence de bruit, c’est autre chose. Une attente. On entend le plancher qui travaille, le souffle léger de Mila endormie au pied du lit. Dehors, la ville murmure sourdement. C’est une solitude qui n’est pas triste. Juste dense.
Tsvetaïeva a les mots pour ça. Des vers courts, qui tombent comme des pierres. « Voici de nouveau la fenêtre / où l’on ne dort plus. » Elle ne décrit pas l’angoisse. Elle constate la fenêtre, la lumière grise qui va venir, le fait. L’insomnie n’est pas un drame, c’est un état, un lieu. Un autre rythme. Je lis une page ou deux. Le sommeil ne vient pas, mais la nuit est moins vide.

Une grammaire du départ
Il y a chez elle une force qui se retient. Quelque chose de la discipline de mes années de danse. Une énergie contenue dans le geste, qui ne déborde jamais. Ses poèmes d’amour sont souvent des poèmes de distance, de refus. Ils parlent de ce qui n’aura pas lieu, de ce qui est déjà fini. « Je ne pense pas, je n’argumente pas, je ne dis pas. / Je ne vous sauve pas, je ne vous cherche pas. »
C’est une grammaire du départ. On apprend ça, chez nous. À ne pas trop s’attacher aux lieux, à savoir faire sa valise en une heure. À dire au revoir sans se retourner. Cette économie de moyens me parle plus que n’importe quel grand élan. La passion est là, mais elle est dans la tension, pas dans l’explosion. Le poids d’un foulard en soie sur les épaules, avant de sortir.
La seule patrie
Certains vers, je ne les lis qu’en russe, même si mon russe est loin. Il y a une musique qui ne passe pas la traduction. Le son des mots est un territoire. Le seul qui reste, parfois. Quand je lis « Vsë povtoriu snachala » — je recommencerai tout depuis le début —, je n’entends pas une promesse, mais une fatalité. Le cycle de la mémoire.

Je pense à bunica Ekaterina, à sa façon de polir le samovar de cuivre qui ne sert plus. Un geste fait pour elle seule, pour maintenir un lien avec un temps aboli. Tsvetaïeva écrit depuis cet exil. Pas seulement l’exil géographique. L’autre, celui qui est à l’intérieur.
On ne relit pas pour comprendre mieux. On relit pour mesurer le chemin parcouru. Les poèmes n’ont pas changé. C’est le reflet de la fenêtre qui tremble autrement dans le thé. La lumière de mars s’est adoucie, elle tire vers le bleu. Volodia saute sur mes genoux, une présence chaude et exigeante qui me ramène à l’ici.
Je ferme le livre.