Une musique de crépuscule

Lecture · 19 juillet 2026 · 3 min

Une musique de crépuscule

Chopin, et une mère au piano

Il y a un silence particulier, après trois heures du matin. Ce n'est pas une absence de bruit. C'est le bruit du sang dans mes tempes, le ronronnement lointain d'un frigo, la plainte d'une sirène qui semble venir de l'autre bout de la ville. Les insomnies ont leurs propres couleurs. Ce soir, c'est la lueur bleutée des écrans en veille qui dessine le contour des meubles.

Se lever est une décision. Le froid du parquet sous les pieds nus est une information. Ne pas allumer. Juste chercher le téléphone, les écouteurs. Il y a des nuits pour le silence, et d'autres où il faut le meubler pour ne pas s'y perdre. Ce soir, ce sera Chopin. Toujours lui.

Je ne cherche jamais une version précise. Je prends la première qui vient. Le son est un peu métallique, compressé. La technologie a ses limites. Le crépitement léger avant la première note me rappelle que la source est un fichier, pas un instrument. Mais quand la mélodie commence, la pièce n'est plus tout à fait la même.

Elle disait que les nocturnes n'étaient pas pour la nuit. Elle trouvait ça sentimental. « C'est de la musique de crépuscule, quand la lumière hésite encore. » Elle était professeure au conservatoire, elle avait des certitudes. Pour elle, la nuit, c'était Bach. Pour la discipline de l'esprit, disait-elle. Je n'ai jamais eu la discipline de l'esprit. L'odeur de la cire et du papier ancien se mêlait à celle de son thé noir quand elle travaillait ses partitions, tard, dans le salon de là-bas.

Le Nocturne opus 9 n° 2. Le plus connu, presque une facilité. Je sais. Mais c'est celui-là. Elle le faisait travailler à ses élèves de deuxième année. « La main gauche raconte l'histoire, la droite ne fait que chanter. Pas trop de pédale, on doit entendre la tristesse, pas la noyer. » J'entends sa voix par-dessus les notes. Calme, sans appel. Ses mains sur le clavier n'étaient jamais pressées. Elles se posaient, et le son naissait de ce contact, simplement.

Je me souviens de la petite vibration du bois du piano qui se propageait dans le plancher du salon. On pouvait la sentir si on était assis par terre, à côté. C'était un son qui avait un corps, une chaleur. Pas seulement des notes suspendues dans l'air d'un appartement d'ici. Un son qui venait de la terre.

Volodia, qui dormait en boule au pied du lit, a levé la tête. Une oreille s'est tournée vers moi, puis il a soupiré, comme un vieil homme dérangé dans ses pensées. Il s'est rendormi aussitôt. Lui n'a aucune patience pour la mélancolie. Mila, elle, n'a pas bougé. Elle dort dans le placard, entre les piles de pulls en cachemire. Sa nuit est sans histoire.

La musique ne m'aide pas à dormir. Ce n'est pas son rôle. Elle redonne juste une forme au temps qui passe. La nuit blanche n'est plus un vide sans fond, mais une succession de mesures, de phrases musicales. Un espace que l'on peut habiter. L'angoisse recule un peu, elle laisse la place à autre chose. Une sorte de dor, peut-être. Un mot de chez nous pour dire le manque et la douceur à la fois.

Le morceau se termine. Un autre commence, mais je retire les écouteurs. Le silence qui retombe est différent. Il est plus dense, apaisé. Dehors, le ciel n'est plus noir, mais d'un gris qui promet le jour. Un premier camion est passé dans la rue.

Je n'ai pas dormi cette nuit-là.

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