
Carnet · 23 juillet 2026 · 2 min
Le bord
L’eau, tenue à distance
Ils sont tous dans l’eau. Leurs rires me parviennent, déformés par la distance et le clapotis. Le soleil de l’après-midi frappe la surface, la transforme en un miroir brisé qui danse, m’éblouit par éclats. Je reste assise sur la première marche, la plus haute, celle que les petites vagues viennent à peine lécher. Assez près pour avoir l’air de participer. Assez loin pour être en sécurité.

Mon corps sait avant ma tête. Il n’a pas besoin de réfléchir. Dès que l’eau monte au-dessus de mes chevilles, une alarme silencieuse se déclenche. Les muscles de mes jambes se souviennent d’une panique qui n’a pas d’âge, qui ne m’appartient peut-être même pas. La chaleur des dalles, sous la paume de mes mains, est la seule chose réelle. C’est mon ancre. Le reste est une menace liquide et froide, une masse sombre qui bouge sans logique.
On me demande si je viens. Je réponds « plus tard », avec un sourire qui, je l’espère, n’a l’air de rien. J’ai un livre ouvert sur les genoux, une excuse parfaite. Les pages sont un peu gondolées par l’humidité ambiante, le carton de la couverture est ramolli. Personne n’insiste jamais. C’est un secret que je garde bien, un défaut de fabrication que je ne déclare pas. On attend d’une fille comme moi qu’elle sache glisser dans l’eau comme dans une robe de soie, sans un bruit, sans une hésitation.
Je me souviens du silence cotonneux, quand l’eau envahit les oreilles. Un monde sans son, où seule reste une pression sur la poitrine, comme une main géante qui refuse de lâcher. Ce n’est pas une image, c’est une sensation inscrite quelque part sous la peau, dans le diaphragme. Une mémoire physique qui se réveille sans prévenir. Il suffit d’un bruit d’éclaboussure un peu trop proche, du contact froid et inattendu d’une main mouillée sur mon bras.
Ma bunica disait que certaines personnes sont faites pour la terre, d’autres pour l’eau. Elle regardait le grand fleuve couler sans jamais y tremper plus que le bout de ses doigts usés par le jardinage. Elle se méfiait de ce qui bouge sans jambes et n’a pas de voix. La seule eau qu’elle aimait était celle qui siffle dans le samovar de cuivre, celle qui sent la menthe séchée et le tilleul de chez nous.

Le soleil baisse, la lumière devient orange et allonge les ombres. Les autres sortent, grelottants et heureux, la peau brillante couverte de gouttelettes. Ils s’enroulent dans des serviettes épaisses, leurs cheveux collés au crâne. La conversation reprend, plus proche, plus nette. Le moment est passé. Je suis restée sèche. Je n’ai pas dormi cette nuit-là.