
Carnet · 26 août 2026 · 3 min
Mila, l'ombre
Vivre avec une chatte qui se dérobe
Volodia prend la lumière, Mila prend les angles morts. Il a l’arrogance des certitudes, des arrivées théâtrales au milieu du salon. Elle est une hypothèse, une virgule de suie qu’on aperçoit au détour d’un couloir, un courant d’air froid sur la cheville. On ne vit pas avec Mila. On cohabite avec son absence polie.
Son territoire, c’est le dessous des choses. Le centimètre de vide sous la commode, l’envers du décor derrière les lourds rideaux de velours, le silence feutré de l’armoire à linge. Quand un invité s’aventure à la chercher, je hausse les épaules. Nu știu. Elle est là, quelque part. Ça sent le bois ancien et la poussière fine dans ses recoins, une odeur de temps arrêté.
Ses gamelles sont un traité de paix. Je les remplis, puis je quitte la cuisine. Si je reste, elle ne viendra pas. J’ai appris à ne pas écouter le bruit de ses croquettes. C’est son secret, son affaire. Parfois, en revenant, je trouve un seul petit morceau déplacé à côté du bol, comme la signature d’un fantôme. Au début, j’essayais de la surprendre, de tendre l’oreille. Elle répondait par un silence total, une immobilité parfaite. Elle attendait que je cède. J’ai cédé.
Au début, j’essayais autre chose. La main tendue, les mots chuchotés. Elle répondait par un recul imperceptible, sans panique. Une simple rectification de la distance. Elle n’est pas farouche. Elle est… courtoise. Elle attend que l’envie lui prenne. Le soir, quand tout est calme, j’entends le clic-clic minuscule de ses griffes sur le parquet de la chambre. C’est sa façon de dire que la voie est libre.

Hier, la lumière de fin d’après-midi découpait des rectangles jaunes sur le sol. J’étais assise par terre pour répondre à un message de Sacha, le dos contre la bibliothèque. Elle est sortie de l’ombre et s’est approchée, lentement. J’ai retenu ma respiration. Elle a frôlé ma main de sa tête, une seule fois, un contact sec et bref. Le temps d’une inspiration. Son poil noir est plus rêche qu’on ne l’imagine, comme de la soie brute. Puis elle a disparu aussi silencieusement qu’elle était venue.
Les nuits blanches ont une acoustique particulière. On entend le frigo se mettre en route, le plancher qui travaille, les dernières sirènes au loin qui s’éteignent une à une. Il y a des heures où le silence de l’appartement pèse plus lourd qu’un drap. C’est dans ce creux-là qu’elle arrive. Un poids infime sur le bas de la couette, puis un autre, plus près. Elle ne se colle jamais. Elle se pose à quelques centimètres, boule compacte de chaleur. Parfois, si je ne bouge pas, j'entends son ronronnement. Celui de Volodia est un moteur diesel qui fait trembler les tasses sur la table basse. Celui de Mila est une vibration interne, à la limite de l’audible, qu’on devine plus qu’on ne l’entend.
En ce moment, elle dort sur le kilim que bunica m’a donné. Un simple tas de fourrure sombre sur les motifs géométriques. Je suis sur le canapé avec un livre, elle est là-bas. On ne se regarde pas. Elle cligne lentement des yeux, une fois. On dit que c’est un signe de confiance. Je crois que c’est surtout un signe de fatigue. Elle ne demande rien, je ne demande rien. Nous sommes d’accord.
Un bruit me tire de mes pensées — Volodia, depuis la cuisine, vient de faire tomber quelque chose. Sa façon à lui de signifier que l’heure du dîner est une notion non négociable. Je me lève. De Mila, plus aucune trace. Juste un creux tiède sur la laine du tapis, qui se refroidit déjà.