Le samovar de cuivre

Matière · 26 août 2026 · 3 min

Le samovar de cuivre

Un objet de famille qu’on n’utilise plus, et qu’on garde.

Il est posé à même le parquet, près de la cheminée. Il n’a jamais trouvé sa place dans cet appartement. Trop lourd, trop ventru pour les étagères d’ici, trop ornementé pour la cuisine. Parfois, en passant, je sens l’odeur du cuivre froid, une odeur de cave ou de pièce fermée depuis longtemps. Pour le déplacer, je dois le faire glisser sur le parquet. Le bois proteste, un long crissement sourd. Il pèse le poids d’un enfant.

Sa surface n’est pas un miroir. Le métal est terni, presque mat, avec des reflets verts dans les creux des gravures. Si je passe le doigt sur les motifs de feuilles de vigne qui courent sur son flanc, je sens le relief usé par des décennies de nettoyage. Quand la lumière de l’après-midi le frappe, il s’échauffe un peu, mais ne brille pas. Mon visage s’y déforme, l’œil s’étire, la bouche disparaît dans une courbe. Ce n’est pas une image de moi, c’est autre chose. Le reflet de quelqu’un qui se tient dans une pièce que je ne connais pas.

Bunica ne le sortait pas tous les jours. C’était un objet pour les après-midis d’hiver qui n’en finissaient pas, quand la lumière baissait et qu’on n’avait pas envie d’allumer les lampes. Je me souviens du rituel qui précédait le thé : le petit sac de charbon de bois, l’odeur âcre de la première fumée dans le jardin gelé, puis le long murmure de l’eau qui commençait à frémir. Elle ne le laissait jamais bouillir. Je me souviens du petit bruit sec du robinet quand elle le tournait, un cliquetis de métal usé. L’eau tombait dans des verres épais, jamais dans des tasses en porcelaine. Le thé de tilleul avait un goût de miel et d’été.

Il est arrivé par un transporteur, des mois après moi, emballé dans des couvertures rêches qui sentaient la naphtaline. J’ai eu peur de le trouver cabossé, brisé. Le déballer a pris une heure, sur le sol du salon. Il était intact, juste plus froid, plus terne que dans mon souvenir.

Laurent m’a demandé une fois ce que j’allais en faire. J’ai répondu : nu știu. Il faut du charbon de bois, du temps, un jardin peut-être. J’ai une bouilloire électrique qui siffle en soixante secondes. On ne fait plus le thé de cette façon. C’est peut-être dommage. Ou c’est juste comme ça.

Volodia l’a inspecté une seule fois, le jour de son arrivée. Il l’a reniflé avec le mépris d’un tsar pour une relique paysanne, et ne l’a plus jamais approché. Mila, elle, se cache parfois derrière son ventre de cuivre quand un bruit dans le couloir la surprend. Il lui sert de rempart. Sa fourrure laisse une trace mate sur le métal, que j’efface d’un revers de main.

Il ne sert à rien. Il ne chauffe plus d’eau, ne rassemble personne. Il prend la poussière, que j’essuie chaque semaine avec un chiffon doux, en insistant sur les gravures. Le thé que je bois le matin n’a pas le même goût. Ce n’est pas la faute de l’eau de la ville.

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