Le fil du dimanche

Carnet · 23 juillet 2026 · 3 min

Le fil du dimanche

La friture sur la ligne, chaque dimanche à quatorze heures.

Quatorze heures. Le soleil de l'après-midi dessine un long rectangle sur le parquet. La poussière y danse, lentement. Je ne bouge pas du fauteuil, le téléphone posé sur mes genoux. Il n'a pas encore sonné, mais il va le faire. C'est une certitude plus stable que le temps qu'il fera demain.

La sonnerie est toujours une petite surprise. Je décroche avant la seconde. Pas de « allô », juste un silence. J'attends sa voix. La voix d'Ekaterina n'a pas changé. Un peu de friture sur la ligne, comme sur un vieux disque qu'on se refuse à jeter. C'est un son qui vient de loin, chargé du grésillement de tous les kilomètres.

Les questions sont les mêmes, dans le même ordre. D'abord, la nourriture. — Tu as mangé ? — Oui, bunica. Ensuite, le sommeil. — Tu dors, au moins ? — J'ai dormi huit heures d'un coup. Un mensonge doux, qui ne fait de mal à personne. Un mensonge pour qu'elle dorme, elle, de l'autre côté du fil.

Mes semaines sont un enchevêtrement d'avions, de rendez-vous annulés, de plans qui changent à la dernière minute. Mardi, j'étais à Milan pour une signature qui n'a pas eu lieu. Mercredi, le vol retour a été dérouté. Jeudi, j'ai passé six heures dans une négociation tendue qui a vidé la pièce de tout son oxygène. Mon agenda est un brouillon que je réécris chaque matin. Je dis souvent à Laurent que ma seule routine est de ne pas en avoir. C'est presque vrai. Tout est négociable. Sauf cet appel, le dimanche à quatorze heures.

Volodia saute sur mes genoux, sans un bruit. Il me regarde de ses yeux bleus, l'air de dire que cette conversation a assez duré. Je gratte la base de ses oreilles. Il s'enroule, tyran satisfait.

Au téléphone, ma grand-mère me parle du jardin. Les pivoines sont en avance, d'un rose presque violent. Le voisin a enfin réparé sa clôture. Des nouvelles qui n'en sont pas, des points fixes dans un monde qui bouge trop vite, juste une oreille pour les écouter.

Parfois, elle glisse une de ses phrases. — Chez nous, on dit qu'une maison sans anciens est une maison sans murs. Elle ne commente pas. Elle laisse la phrase flotter entre nous, dans le silence qui suit. Ce n'est pas un reproche, ni un conseil. C'est un fait. Comme la météo.

Le silence qui s'installe n'est pas un vide. J'entends sa respiration, un peu plus lente que la mienne. J'entends le tic-tac de la vieille horloge que je sais accrochée au-dessus du buffet. Je pourrais dessiner les fissures dans son cadran de faïence. Je ferme les yeux. Je pourrais nommer chaque objet de cette pièce à des centaines de kilomètres d'ici.

Ai grijă de tine. Prends soin de toi. La formule qui termine chaque appel. Je ne réponds rien. Je garde le combiné contre mon oreille une seconde de trop, après qu'elle a raccroché. Juste pour la tonalité.

Le rectangle de soleil a glissé sur le mur. L'appartement est de nouveau silencieux. Volodia dort sur mes genoux, son flanc chaud contre ma main. Dimanche.

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