
Matière · 19 juillet 2026 · 2 min
Les foulards que je ne porte pas
Une collection chinée, gardée pour le plaisir de l'avoir
Un seul tiroir de la commode leur est réservé. Il grince un peu quand je l'ouvre, toujours de la même façon. À l'intérieur, c'est un écheveau de couleurs douces, de motifs passés qui dorment les uns sur les autres. Ma collection de foulards en soie. Ceux que je ne porte presque jamais.
La chasse commence souvent tôt le matin, quand la ville est encore grise. Sur les tables pliantes des marchands, au milieu des médailles sans nom et de la vaisselle dépareillée. Il y a cette odeur particulière, un mélange de métal froid et de vieux papier. Je ne cherche rien de précis. Mes doigts savent reconnaître la soie, la vraie, même roulée en boule au fond d'une caisse. Une compétence inutile et précise. Je déplie le carré, je regarde la lumière passer au travers. Parfois, le prix est dérisoire. Parfois, le vendeur sait ce qu'il a entre les mains. Ça ne change rien.
Le premier venait de l'armoire de ma bunica. Bleu marine, avec de petites ancres blanches. Il était un peu élimé sur les bords. Elle le nouait sur ses cheveux pour aller au jardin, un geste rapide qui dégageait sa nuque. Quand elle me l'a donné, il gardait encore une odeur de laque et de terre. Je ne l'ai jamais porté. Il est au fond du tiroir, sous tous les autres, comme une première pierre.
Il y a celui à motifs cachemire, dans des tons de rouille et de safran, acheté un dimanche de pluie. La soie est lourde, presque cassante au pli. Un autre, vert amande, est imprimé d'une carte de navigation ancienne, avec des monstres marins dessinés dans les coins. Je ne sais pas lire une carte. Il y a aussi ce petit carré aux bords roulottés à la main, avec des chevaux stylisés qui semblent courir à l'infini. Il a une minuscule tache d'encre près d'un coin. Je l'aime bien pour ça.

Sacha me demande parfois pourquoi je ne les mets jamais. « Ils sont faits pour être vus, pour bouger. » Elle a raison, bien sûr. Mais les porter, ce serait leur donner un rôle, les transformer en accessoires. Ce serait les faire mentir un peu. Leur histoire s'arrêterait pour devenir la mienne. Pour l'instant, je préfère qu'ils gardent leur silence. Dans l'appartement, Volodia dort sur le tapis, et ce silence est troublé par sa seule respiration régulière.
Ces couleurs, ces dessins, ils parlent une langue que je connais sans l'avoir apprise. Les rouges profonds, les bleus un peu éteints comme passés au soleil, les verts sombres des forêts de chez nous. On voyait ces teintes sur les têtes des femmes, au marché ou à la sortie de l'église. Un code discret. Je revois le geste de ma grand-mère, rapide et sûr, pour nouer le sien sous son menton avant de sortir affronter le vent.
Je referme le tiroir. Le bois grince à nouveau, et les couleurs disparaissent. Ils sont là. Ils n'attendent rien.