Les dimanches chez Bunica

Carnet · 1 juillet 2026 · 3 min

Les dimanches chez Bunica

Un matin d’hiver, une maison de campagne, un parfum de maïs

Le parquet est froid ce matin. Le même froid que le plancher de la maison de bunica Ekaterina, quand je descendais pieds nus de la chambre sous les toits. À Paris, le silence du dimanche matin est une chose fragile, une nappe sonore à peine tendue, menacée par une sirène lointaine ou le claquement d’une portière. Là-bas, le silence était une matière, une épaisseur de coton qui assourdissait le monde. On pouvait, disait-on, entendre la neige tomber.

La maison sentait le bois de chauffe et le linge séché près du grand poêle en fonte. Une odeur de cire d’abeille aussi, et celle, plus discrète, des bouquets d’herbes sèches suspendus aux poutres du plafond. Dehors, tout était blanc, indistinct. Les arbres n’étaient que des silhouettes sombres et le ciel, une page blanche. Je ne me souviens pas de la couleur des murs ni de la forme des meubles, à l’exception du samovar de cuivre de mon grand-père, posé sur une commode et qui captait le peu de lumière qui entrait par la petite fenêtre de la cuisine. Une lumière d’hiver, basse et douce, qui découpait un rectangle parfait sur la grande table en bois brut.

C’est là que tout se passait.

Les mains dans la farine

Bunica était déjà debout depuis des heures. Elle ne parlait pas beaucoup le matin. Ses gestes parlaient pour elle. Ce dimanche-là, comme les autres, ses mains étaient dans la farine. Des mains fines, marquées par les années, mais jamais lentes. Elles plongeaient dans le grand sac en toile, en ressortaient poudrées de blanc, et travaillaient la pâte sur la table. Un mouvement de va-et-vient, régulier, qui n’était pas une danse mais une mécanique précise : pousser avec la paume, replier, tourner d’un quart, et recommencer.

Je la regardais faire, assise sur un petit tabouret. Le seul son était celui de la pâte qui claque doucement contre le bois. Chez nous, on dit que les mains qui donnent ne sont jamais vides. Les siennes donnaient toujours. Du pain, des plăcinte, cette chaleur simple qui tenait au corps pour toute la journée.

Une odeur commençait à monter, celle de la mămăligă qui cuisait lentement dans le grand chaudron de cuivre. Une odeur chaude de maïs moulu et de beurre fondu, une odeur qui voulait dire « dimanche ». Parfois, elle me laissait tourner la préparation avec la grande cuillère en bois, si lourde pour mes bras d’enfant. Le geste était important. Il fallait tourner toujours dans le même sens, sans s’arrêter, pour que la préparation n’attache pas au fond du chaudron.

La nappe à carreaux

Quand tout était prêt, elle recouvrait la table d’une nappe à carreaux rouges et blancs. La mămăligă était renversée d’un coup sec sur une planche de bois. La vapeur s’en échappait, portant avec elle le parfum de toute la maison. Bunica prenait alors un simple fil à coudre, le tendait entre ses deux mains et découpait des tranches épaisses et jaunes dans la masse fumante. Sur la table, elle disposait un bol de brânză salée et un autre de smântână épaisse.

On mangeait en silence. La polenta était dense, presque granuleuse, et le fromage salé fondait sur la langue. Dehors, la lumière baissait déjà. Le seul bruit était le crépitement du feu dans le poêle et le tintement de nos cuillères contre les assiettes en faïence.

Le souvenir s’arrête là. Il n’y a pas de suite, pas de fin. Juste cette image suspendue : une cuisine, une lumière d’hiver, et des mains qui savent.

Ce matin, à Paris, le soleil est aussi pâle qu’à travers cette fenêtre. Volodia dort sur le tapis persan, il ne sait rien de tout ça. Je vais me faire un café noir, moulu à la main. Le geste de tourner la manivelle du moulin n’est pas le même, mais il est régulier. Et le silence de l’appartement, un instant, me semblera un peu moins vide.

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