
Carnet · 19 juillet 2026 · 3 min
La bougie du 14 octobre
Athée, et pourtant ce geste chaque année
Je ne vais jamais à l'église. Sauf le 14 octobre.
Ce matin-là, je marche un peu plus longtemps que d'habitude. La ville est grise, les feuilles des platanes sont de la couleur du safran humide. Je pourrais prendre le métro, mais j'ai besoin de ce temps, de ce froid qui pince les joues. C'est une façon de marquer la distance, de transformer le trajet en pèlerinage dérisoire. Je choisis une église orthodoxe au hasard, une dont la façade discrète ne promet rien. La porte est lourde, comme toujours. Elle pivote dans un grincement lent et me laisse entrer dans un autre temps.
L'odeur, d'abord. Cire chaude, encens un peu froid, la poussière des vieux bois. C'est une odeur qui ne change jamais, d'une capitale à l'autre. La lumière est basse, dorée, elle tombe des coupoles sur les icônes sombres. Le parquet craque sous mes pas prudents. Sur les murs, les visages des saints me dévisagent depuis leurs panneaux de bois sombre, auréolés d'or fatigué. Leurs yeux n'ont pas d'âge. Je croise une femme âgée, le front ceint d'un foulard de soie sombre, qui se signe lentement avant de déposer un baiser sur une icône. Son murmure est inaudible, une prière qui se fond dans le silence épais, seulement troublé par le crépitement de centaines de petites flammes.

Je prends un cierge dans le grand panier rempli de sable. Il est fin, un peu collant, il sent le miel. Le tintement de la pièce que je laisse dans la fente métallique est le seul bruit que je m'autorise. Je l'allume à la flamme d'un autre, un instant de chaleur sur le bout de mes doigts. Puis je le plante dans le sable déjà tiède. Il y a là toute une petite forêt de vœux, de deuils et de mercis anonymes.
Je ne prie pas. Je ne sais pas faire. Je regarde ma flamme vaciller, puis se redresser. Je pense à bunica. C'est pour elle, ce geste. Le 14 octobre est une date importante là-bas, une de ces fêtes qui rythmaient son calendrier d'enfant. Je l'ai appelée ce matin. Sa voix était comme du papier de soie. Elle m'a demandé si j'avais bien dormi, si Volodia n'avait pas encore cassé quelque chose. Je n'ai pas parlé de la bougie. Elle sait.
Quand j'étais petite, elle m'emmenait avec elle. L'église était différente, plus petite, les chants plus forts. Elle me disait que chaque flamme était une pensée qui montait tout droit. Pas besoin de mots compliqués. Juste une pensée, droite comme un fil. Après l'office, on rentrait dans la chaleur de sa cuisine. L'odeur du borș qui avait mijoté doucement se mêlait à celle de la cire sur mes doigts. Elle sortait les tasses peintes, celles avec un liseré doré presque effacé, et versait le thé du samovar de cuivre qui trônait sur le buffet. Elle ne me posait pas de questions sur la foi. Elle me demandait si j'avais eu froid, et me tendait une part de gâteau de semoule, encore tiède.
Je suis restée athée. Une athée qui, une fois par an, allume une bougie dans une église. Laurent dirait que ça fait une bonne histoire à raconter. Sacha, elle, comprendrait sans que j'aie besoin de dire un mot. Parfois, la fidélité ne se loge pas dans les convictions. Elle est dans les gestes qu'on répète pour ceux qui ne sont pas là.
Je reste quelques minutes, le temps que la flamme soit bien stable. Puis je ressors. Le bruit de la rue me surprend, la lumière du jour me semble crue. L'odeur de cire reste un peu sur le col de mon manteau. Je ne sais pas ce que je transmets. Peut-être juste le geste. Ce fil tendu, une fois par an, à travers l'Europe.