
Correspondance · 19 juillet 2026 · 3 min
Le soir de l'arrivée
Lettre à celle que j'étais à dix-neuf ans
À toi.
Tu as dix-neuf ans et tu es assise à même le parquet. Ta seule valise est posée à côté de toi, encore fermée, comme une promesse ou un reproche. Il y a cette odeur de cire froide et de poussière que les appartements gardent l'été, quand les volets sont tirés pendant des semaines. De la fenêtre ouverte monte le son de la ville, une rumeur continue que perce parfois une sirène lointaine et, plus proche, le bruit de vaisselle d'un voisin, le cri d'un enfant dans la cour. La lumière de fin d'après-midi découpe un rectangle jaune sur le sol, plein de grains de poussière qui dansent.

Tu crois qu'on change de vie comme on change de ville. Tu penses que les kilomètres ont le pouvoir d'effacer les fantômes, que ce nouveau code postal va te réinventer. C'est touchant, cette confiance dans l'asphalte. Tu regardes les moulures au plafond et tu imagines déjà les meubles, les livres, les amis qui riront dans ce salon. Une vie entière, prête à être déballée.
Je pourrais te dire des choses utiles. Je pourrais te donner le nom du bon boulanger, celui dont le pain reste bon le lendemain. T'avertir que la ligne de métro la plus directe n'est jamais la plus rapide aux heures de pointe. Je pourrais te dire de ne pas acheter le joli carnet à la couverture de cuir dans la papeterie du coin, son papier boit l'encre et fait des taches. Que le vendeur de fleurs du carrefour ment sur la fraîcheur de ses pivoines. Je pourrais te dire de ne pas couper tes cheveux si court l'hiver prochain, tu le regretteras dès le premier courant d'air. Et que Laurent, l'homme de l'agence, n'est pas aussi terrible qu'il en a l'air. Juste pressé.
Mais je ne te dirai rien de tout ça. Et je ne te parlerai pas non plus de l'essentiel. Je ne te parlerai pas des prénoms qu'il faudra apprendre à ne plus prononcer. Des silences au téléphone avec bunica, quand le dor devient une chose physique, une faim qui ne se calme pas. Je ne te décrirai pas les nuits blanches à regarder les motifs du plafond, ni le goût du thé froid au petit matin. Je ne te raconterai pas la fois où tu te perdras dans le métro, pas seulement sur la carte, mais en toi, et où tu pleureras en silence derrière tes lunettes de soleil, coincée entre deux stations. Je ne te décrirai pas la texture des plăcinte que tu essaieras de refaire sans succès, le goût ne sera jamais le même, il manquera toujours l'air de là-bas.
Te le dire serait te voler quelque chose. La force étrange qui vient quand on se relève seule. Tu apprendras à tomber sans te briser tout à fait, c'était la seule leçon qui comptait, à la danse. Tu apprendras la différence entre le silence et la solitude. Et tu comprendras que les fantômes, eux, n'ont pas besoin de billet de train pour voyager.
La nuit est claire, dehors. Ta valise n'est pas encore défaite et le parquet est toujours aussi dur sous toi. C'est bien comme ça. Tout est à sa place.
Dors un peu, si tu peux.
Irina